Accueil du site || Concerts || 2013 || De la maison des morts

Avec De la Maison de Morts, le metteur en scène Robert Carsen et le directeur de l’Opéra du Rhin Marc Clémeur parviennent au terme de leur cycle Janáček, initié à Anvers il y a quatorze ans avec Jenufa. Intégralement repris à Strasbourg et complété par L’Affaire Makropoulos et l’actuelle Maison des Morts, ce cycle aura ainsi présenté en cinq saisons et dans des conditions exemplaires les cinq opéras majeurs de Leoš Janáček ; une initiative encore suffisamment rare pour être remarquée et louée.

Comme pour L’Affaire Makroupoulos, c’est la première fois que Robert Carsen aborde De la Maison des Morts, dont les difficultés théâtrales ont été maintes fois relevées : lieu unique, univers exclusivement masculin – d’autant plus que le personnage de la prostituée, seul élément féminin concédé par Janáček, est ici éliminé –, absence de personnage-phare et de progression dramatique, l’opéra étant constitué d’une succession de récits-monologues. Au vu de l’universalité et du caractère intemporel du sujet traité (le monde carcéral), Robert Carsen s’en tient à une approche littérale, réaliste, fidèle au livret, sans tentative nécessairement réductrice d’actualisation ou de transposition, soutenue par une direction d’acteurs fouillée et un sens inné de l’image forte ; on n’est ainsi pas près d’oublier l’envol majestueux de l’aigle (un rapace vivant), survolant la salle vers la liberté, ou le dos lacéré de coups de fouet de Goryantchikov ou encore l’image finale des prisonniers tournant inlassablement en rond, le regard vide, alors que le rideau descend lentement.

Dans l’écrasant et claustrophobique cube de briques conçu par Radu Boruzescu, sous les éclairages cliniques qu’il a lui-même réglés avec son fidèle compère Peter Van Praet et qui animent l’espace en découpant un geste, une silhouette, une ombre portée ou un contre-jour, Robert Carsen manipule avec souplesse et véracité la masse chorale tout en parvenant à en extraire des individualités, que seul le caractère forcément uniforme des costumes de bagnards réalisés par Miruna Boruzescu empêche de pleinement distinguer et identifier. Les gestes répétitifs collent au plus près de l’ostinato des thèmes musicaux de Janáček. Bien que – ou plutôt parce que – absente physiquement, la femme occupe toutes les pensées ; comme le note Robert Carsen, la plupart des crimes que racontent ces prisonniers ont une motivation passionnelle. Cette misère sexuelle trouve son exutoire dans une pantomime de La Belle Meunière en ombres chinoises au caractère volontairement graveleux et qui déclenche fort justement chez les détenus des rires gras et appuyés.

Mais même en prison, Carsen ne peut s’empêcher de faire du Carsen. C’est la seule objection qu’on pourra faire à cette mise en scène par ailleurs très élaborée et d’une singulière richesse. Les grabats soigneusement rangés en quinconce du début de l’acte III, la tonalité léchée, propre et esthétisante des différents tableaux, la violence chorégraphiée ou carrément occultée (les passages à tabac systématiquement relégués en fond de scène, cachés par un écran de prisonniers) s’accordent mal avec l’idée qu’on peut se faire de la réalité d’un bagne de Sibérie orientale. C’est pourquoi on sort de ce spectacle admiratif, impressionné, émerveillé même, mais jamais bouleversé.

Toute la pléthorique distribution est à louer pour son implication dramatique, sa crédibilité scénique et son interprétation musicale. Faute de pouvoir tous les nommer, notons la dignité inaltérable de Nicolas Cavallier en Goryantchikov, l’expressivité de Peter Straka en Filka Morosov, n’hésitant pas à tordre sa voix pour plus d’impact dramatique, la tendresse du Skouratov d’Andreas Jäggi quant il évoque sa Louisa, l’incroyable relief donné au Vieux Forçat par le vétéran Rémy Corazza, enfin et surtout le magnifique Chichkov de Martin Bárta, passionnant de bout en bout dans son long monologue auquel il confère une émotion indicible. Comme à son habitude, le Chœur de l’Opéra du Rhin est somptueux d’intensité, de puissance et d’impact.

En fosse, Marko Letonja récolte les fruits d’un énorme travail en amont avec l’orchestre. Sa battue nette et précise obtient une parfaite mise en place, sans décalage aucun, en dépit des pièges notamment rythmiques que recèle la partition. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg atteint cependant ses limites techniques (aux pupitres de cuivres notamment) avec cette œuvre d’une complexité extrême, bien que son engagement soit visiblement total et convaincu.

Voir en ligne www.resmusica.com

ps:

Le 30 septembre 2013 par Michel Thomé

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