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Accueil du site || Editoriaux || CARNET de ROUTE , Espagne 2005

Après une rentrée strasbourgeoise fort bien remplie, le philhar s’octroie sa première infidélité de l’année. Au programme, une escapade de huit jours à sillonner les routes espagnoles. En France, on n’a pas de salles dignes de ce nom, mais on a des orchestres, il est temps de le faire savoir. Ainsi, les soutes remplies de littérature musicale française (Brückner, Mozart, Rachmaninov, Brahms et j’en passe), la tête pleine d’exotiques promesses, nous nous envolons vers ce doux pays. L’airbus A380 étant à l’honneur, c’est fort logiquement qu’un Boeing 737 fut affrété pour l’occasion. Un petit moment de flottement lorsque le steward demande aux musiciens notre destination…

SAMEDI : Oviedo, ville inscrite par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité. Majestueusement lovée au creux des Asturies, notre première étape. Certains quartiers gardent encore les stigmates du massacre des mineurs de 1934, par un jeune général de sinistre mémoire, un certain Franco. Leur reconstruction à la va-vite rivalise de laideur avec la grâce de la pierre de taille du centre historique. Aux bruits de bottes sur bitume s’est substitué aujourd’hui le tic-tac métronomique des talons aiguilles sur les pavés de marbre. Les instruments de musique encore au fond du sac, le musicien strasbourgeois a le sens des priorités : dénicher le resto qui nous fera oublier le plateau repas servi dans l’avion. Quelques pas dans les rues piétonnes avoisinantes et nous voilà barbotant jusqu’au mollet dans les effluves et projections de cidre local, servi comme un thé à la marocaine. Mais en baroudeurs expérimentés, nous savons que la semaine sera longue. Nos agapes terminées, nous nous concentrons déjà sur la journée du lendemain.

DIMANCHE : La neuvième symphonie de Brückner résonne encore dans la salle de concert digne des plus grandes capitales. Les musiciens ont le sourire, heureux d’avoir en si peu de temps dompté une acoustique inattendue. Nous sommes à deux pas de Roncevaux, et les cornistes ont perçu l’appel de Roland. Entre tubènes et cors d’harmonie, ils nous ont offert une soirée somptueuse aux reflets cuivrés. Nous sommes également heureux d’accueillir pour leur première tournée nos deux nouvelles recrues, Amélie & Stéphanie. Le public, quoique clairsemé, est chaleureux, enthousiaste. Les espagnols, fervents adeptes de la sieste, retrouvent toute leur vigueur à la nuit tombée. Soucieux de se mettre rapidement au diapason (par déformation professionnelle, sans doute), le musicien se retrouve rapidement à un jet de tentacule de sa salade de poulpe, soupe de haricots blancs et autres tapas, arrosés de quelques bières et autres breuvages légèrement fermentés, la faute à la clim’, dit-il…ça déshydrate… à moins que ce soit pour faire passer le troisième plateau de charcuterie et fromages locaux qu’on lui amène, alors qu’il était persuadé, dit-il toujours, d’avoir demandé un café et l’addition. La faute à la méthode assimil’, sans doute. Mais il s’adapte, et attaque sa vingt-troisième tranche de saucisson de taureau de bon coeur. La soirée commence à peine, et le lendemain sera exclusivement consacré au transport…une réminiscence du plateau Iberia Airlines le pousse à commander la ronde des desserts…de toute façon, il rentre à pied à l’hôtel. Trois cents mètres à pied, ça facilite la digestion.

LUNDI : Après avoir pratiqué les trains sénégalais, birmans, thaïs et britanniques, je pensais avoir fait le tour de la question. C’est sans compter sur le pouvoir de fascination qu’exerça sur moi la RENFE, Régie ferroviaire endémiquement naze espagnole. Nous embarquons dans un rutilant suppositoire argenté pour une lente, très lente transhumance vers l’Est, dont le confort laisse présager une manne pour ostéopathes et kinés alsaciens dès notre retour. Nonobstant, j’oublie vite le tortillard pour jouir du sublime paysage enneigé. C’est un tout autre paysage qui s’offre à la moitié de l’orchestre qui a décidé de prendre le bus, paresseusement avachie dans un pullman intérieur cuir. Route côtière longeant la mer, étendues de neige à l’opposé. Pause-repas dans une cafétéria face à l’océan, une magnifique petite crique. Ces veinards ne manqueront pas de nous faire savoir en « temps réel » ce que nous avons manqué, à grands renforts de textos et coups de fils narquois. Heureusement, pique-nique mûrement préparés et parties de tarot digestives éclairent les adeptes du rail. Entre deux siestes et trois romans, nous voici à Pampelune-la-coquette. La soirée est exclusivement consacrée au repérage des sites historiques, musées et autres centres culturels.

MARDI : Le musicien prend soin de son plus précieux instrument de travail en tournée : le pied. Battre la mesure et le pavé espagnol, les orteils sont soumis à rude épreuve. Chaussé de ses meilleures pompes de circonstance, son pied, donc, le mène tout naturellement vers ce haut lieu repéré la veille. Dans la vieille ville, une extraordinaire cafétéria arrachée au XIXème siècle : jeux de miroirs vertigineux, lustres arachnéens, mobilier d’époque et surtout un chocolat chaud inénarrable (d’époque ?). Les rues étroites aux façades bigarrées abritent des trésors de surprise. Fromage de pays, charcuterie locale, calamars et poulpes, pâtisseries, qui, si elles n’ont rien de viennoises (c’était l’objet de la tournée précédente), n’en restent pas moins délectables. Il faut cependant songer à troquer les chaussures de marche pour les escarpins vernis, le public espagnol nous attend pour un programme Adams, Lalo, Rachmaninov, « so typical french ». Encore une fois, la salle nous ébaubit par sa magnificence, et le coeur léger (contrairement à l’estomac), la petite harmonie donne toute sa variété de timbres dans ce programme touffu…j’ai dit confus ? Le panache de notre jeune chef ne suffira pas à contourner les écueils. Est-ce la neige de la veille ? Route glissante…Le public appréciera tout de même… Après les nourritures spirituelles, nous nous contentons d’une légère salade de crudités arrosée d’un filet d’huile d’olive (si peu…) et d’un verre d’eau pétillante. Enfin, juste le temps qu’une table se libère pour attaquer deux ou trois spécialités locales, telles que encornets sauce à l’encre, sanglier grillé ou plateau de charcuterie. Oui, je me répète, mais avez-vous noté la subtile variation de goût dans la préparation du jambon, d’une région à l’autre ? On ne nous la fait pas !

MERCREDI : Après un court trajet en bus, le monolithe strasbourgeois se répartit sur deux hôtels, les aléas de tournée. Le premier est au coeur de Saragosse, sur une avenue qui transpire l’âme espagnole : boutiques de fringues, high-tech, fastfood et autres réjouissances de la mondialisation en marche. Bref, le genre d’avenue qu’on retrouve partout à la surface du globe, de Pékin à Sydney. Si le deuxième groupe est à deux pas de la salle de concert, l’authenticité, là, ne manque pas ; lorsque je me rendais au théâtre Jean VILAR, à la Courneuve, dans le nord de Paris ; ou peut-être était-ce au Maillon, à Strasbourg ? Bref, un air de déjà vu…mais entre deux séances de travail et un bouquin à terminer, l’heure du concert arrive vite, et du cadre populaire de la banlieue de Saragosse surgit une salle de concert toute de bois clair. Un bonheur tant pour les yeux que pour les oreilles, et encore une fois nous sommes submergés par l’émotion que notre soliste tire de son clavier, accompagné de main de maître par notre jeune chef au talent déjà bien affirmé.

JEUDI : La tournée est déjà bien entamée, et nous embarquons dans une gare aux proportions surréalistes vers notre destination finale, Madrid, où nous passerons nos deux derniers jours. Aujourd’hui, je ne travaille pas…à peine les valises jetées à la va-vite sur le lit, je saute dans le premier bus qui passe, direction le Prado…inénarrable. Tant de beauté me renverse, et il me faudra plusieurs heures pour redescendre sur terre, mais revenons au but de ce voyage : Nouvelle salle, nouvelle acoustique. Chaque soir est une découverte. Parfois dubitatifs (en un seul mot…), souvent déboussolés, jamais résignés ! L’orchestre est équipé de pneus neige, aujourd’hui…la symphonie espagnole prend l’accent (à moins que ce soit nous ?) et enfin ce programme a priori indomptable courbe l’échine devant les musiciens. Le public connaisseur appréciera. Comment ? Une semaine en Espagne et je n’ai pas encore évoqué le flamenco ? Laissez-moi rectifier ce léger malentendu…où comment obtenir le silence absolu d’une assemblée féminine…olé ! Cambre-toi, beau gosse ! Un hidalgo brun ténébreux fait son entrée, déjà perlé de sueur…les bouches en restent béantes, mais curieusement plus aucun son n’en sort. La magie du langage du corps. Madrid nous tend les bras, entre les quartiers qui vomissent leur flot de touristes et petites rues typiques, le choix est vite fait ! Demain, grasse matinée de rigueur…il va falloir guetter la montre et s’organiser en conséquence : le concert final est prévu à 22h30 ! Quelle santé, ces espagnols ! Deux concerts programmés chaque soir, des salles toujours remplies…une leçon. Rubens, Goya, et en ce qui me concerne un gros faible pour Cranach et Bosch…rêves colorés. Les hôtels internationaux sont souvent propices aux rencontres incongrues. Une violoncelliste rencontre un violoncelliste, disait la chanson. Qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de violoncelliste, évidemment : « _Vouivoui, j’appartiens à l’orchestre de Strasbourg, et vous ? » –sourire de l’intéressé, ainsi que de la femme qui l’accompagne-. Il s’agit tout simplement de Valentin Erben, violoncelle solo du quatuor Alban Berg…dis tata, pourquoi tu tousses ?

VENDREDI : Le printemps est déjà dans les rues, pas question de s’enfermer aujourd’hui. Nous flânons par groupes dans le quartier historique, les échoppes et boutiques d’artisans réparties par corporation, intactes depuis des décennies, que dis-je ? Inchangées depuis des siècles ! Un cachet fou, mais plus diffus que la magie des petites villes des Asturies. Allez, encore quelques kilomètres de bitume, une bonne façon de préparer la sieste d’avant concert. Froid, chaud, brûlant, la douche ? Café, vitamine C ? Mais comment donc font les madrilènes pour repartir d’un second souffle, passées 22 heures ? La salle est bondée, une acoustique très analytique : tout passe, mais ni ne lasse, ni ne trépasse ! L’orchestre dans ses grands jours, très inspiré, très concentré. Sans doute la plus belle symphonie de Brückner de la semaine. L’horaire y serait-il pour quelque chose ? Ce serait une idée, ça, de programmer les concerts strasbourgeois en deuxième partie de soirée ! A suivre… Dernière soirée à Madrid…dans la perspective de passer la journée du samedi entre deux portes, de bus en salle d’enregistrement, de sieste en plateau repas Iberia, le musicien se déboutonne, en avant pour une ultime immersion nocturne…la soirée, malgré l’heure plus que tardive, ne fait que commencer !

SAMEDI : Il fait encore nuit. Seuls les chiffres rouges du téléviseur inondent la chambre d’une lueur spectrale : 03:28. Le sommeil ne viendra pas, M.Minard le sait déjà. Madrid. Aéroport maudit. Brasilia-Strasbourg, escale en catastrophe pour faire le plein de kérosène. Madrid-Strasbourg, il y a cinq ans, dix heures bloqués, freins défectueux. Non, inutile de chercher le sommeil… demain, M.Minard affrontera la meute : une centaine de musiciens impatients de retrouver leur foyer. A l’époque, il n’était qu’un jeunot lorsqu’on lui a soumis ce stage de survie : un mois immergé dans la jungle haïtienne, entre faune féroce et flore empoisonnée. A ce prix-là vous administrerez un orchestre, qu’ils promettaient. Bandana dans les cheveux et couteau suisse à la ceinture, il avait survécu... Ultime matinée pour s’enivrer de l’âme espagnole. La course aux affaires, pour les musiciens. La poupée flamenco, le baromètre Prado ou le palais royal sous la neige… une ode au bon goût. Zara, C&A, Mango, Levi’s… toute l’Espagne dans ces sacs qui fleurissent le hall de l’hôtel. Une pensée pour le petit Arthur qui enfilera bientôt le maillot de Zizou, aux couleur du Real Madrid ! Mais il faut malheureusement vite se détourner de ce bouillon culturel et se concentrer sur le trajet retour, direction l’aéroport. Les indépendantistes basques ont pétaradé la veille : conditions de sécurité drastiques, fouilles à gogo… certain (e)s regrettent de ne pouvoir choisir le douanier palpeur. Atterrissage version Europa Park, trous d’air et vibrations. Certains se retournent vers Matthieu, suspecté de tenter le mi grave du contrebasson (quatorze lignes supplémentaires sous la clé de fa) en altitude. Jaunes, verts, bleus, rarement roses, les musiciens, après avoir copieusement lacérés les accoudoirs, s’extraient du suppositoire argenté. Soulagement, retrouvailles familiales pour les uns, nostalgie, regrets, déjà, pour les autres, mais ceci est une autre histoire…

ps:

par Guillaume LUCAS

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