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Accueil du site || La Gazette OPS || Le Chef d’orchestre idéal !!

Dans la jungle inextricable de l’orchestre, à l’heure où les fauves sont repus d’un petit café sustentatoire, l’explorateur avisé aura sans doute la chance de surprendre de bien étranges mugissements… le prélude des musiciens. Mêlant percussions, sons de trompe, cordes frappées, pincées, frottées, cette tempête de décibels est en général tempérée par l’arrivée d’un étrange personnage, baptisé logiquement le chef d’orchestre.

Alors que le plus modeste des instrumentiste peut encore se targuer d’un appendice d’une trentaine de centimètres, ébène moucheté de clés d’argent –le piccolo-, l’appendice du chef est ridicule : d’abord, on a beau le frotter, le souffler, il ne produit aucun son… trop long pour un coton-tige, trop court pour le fleuret, certains depuis Lully l’ont attribué à l’acupuncture, sans grand succès. La question effleure alors l’esprit du spectateur : à quoi sert ce personnage muet, au court appendice, qui tourne le dos à la salle ? Certains évoquent les théories les plus pertinentes : une sorte de sémaphore qui indique en baissant les bras l’endroit où l’auditeur peut applaudir en toute quiétude, couvrant le parterre de catarrheux, passant ainsi pour un mélomane érudit qui, même pour les créations les plus avant-gardistes, est décidément incollable sur le répertoire. Sous d’autres latitudes, c’est le rôle du chasse-mouches qu’on lui attribue sans vergogne.

Comment, dans ce dédale de conjectures, expliquer alors le bien-fondé de ce personnage, qui d’ailleurs parait superflu dès que l’effectif de l’orchestre devient chambresque ? Les plus rêveurs pensent qu’il est là pour canaliser les énergies, pour donner un élan musical harmonieux à ces vaillants souffleurs, frotteurs, frappeurs, qui sans lui seraient noyés dans un flot de notes chaotiques. Une fois admise cette théorie saugrenue, reste à soulever la question cruciale : quelles doivent être les qualités de ce sorcier, et existe-t-il un chef idéal ?

Sa position dos à la salle pose déjà une question de savoir-vivre : le chef doit avoir le dos aimable. Ainsi est-il soumis à un régime sévère, alternant salle de muscu et longueurs de piscine. Comme l’évoquait Schoenberg dans son traité fondamental de direction, le chef se doit d’avoir le dos courtois, le deltoïde souriant, la clavicule bien huilée, le trapézoïdal ferme. Depuis le XVIIIème siècle, époque où il tomba le masque de cérémonie, ce grand sorcier se doit également d’avoir le brushing mousseux, voire exalté pour les plus consciencieux, le follicule énergique, la calvitie discrète. C’est pourquoi on le voit chaque soir de représentation arborer des coupes exaltées, que les mauvaises langues ont baptisé la coupe "artiste".

Il tourne le dos à la salle, certes, mais fait face à une centaine de paires d’yeux rivés à sa baguette. Son passage éphémère dans la tribu strasbourgeoise doit en faire un exemple d’efficacité : en l’espace d’une semaine, il doit assagir les plus rebelles, adoucir les plus nerveux, séduire les plus rétifs, tempérer les adorateurs (il en existe encore…). Bref, son rôle est de domestiquer ce torrent d’énergies multiples et disparates qui tient plus du geyser norvégien que du ruisseau alsacien (en particulier pendant l’été 2003). Sa plastique n’est pas la condition sine qua non à sa réussite, mais elle peut contribuer à l’harmonie des premiers rangs, où des fans alanguies rêvent déjà d’un tête à tête amoureux… Cette beauté avantageuse peut se retourner contre lui, exacerbant les rivalités mâles… la frénésie sexuelle du musicien étant légendaire, certains voient d’un très mauvais œil l’apparition d’un bellâtre dans leur (basse-)cour, quelque soit la longueur de sa baguette.

Il est de bon ton qu’il parle quelques mots de français, faisant savoir par là qu’il partage l’avis unanime des musiciens, à savoir que la culture française est la plus florissante et la plus indiscutablement universelle qui soit. Inutile pour le chef de s’épancher dans un langage Proustien… la concision est de mise, au risque de voir fleurir des magazines sur les pupitres, voire, dans les cas extrêmes, des quotidiens ostensiblement ouverts en double page, le supplément week-end glissant vers le sol, manifestant par ce bruit de papier froissé l’ultime ennui du musicien qui s’étiole. Le débat n’est pas, dans le cas du chef, de se faire comprendre, mais tout simplement de se faire accepter. Il suffit de peu de mots, certes, mais les irréductibles de la francophonie seront intraitables, tabernacle !

Quelle est donc cette alchimie qui donne de la saveur au chef ? Par quel miracle pourra-t-il séduire les uns, se faire accepter des autres ? La réponse tient dans la boîte à idées récemment mise à disposition des musiciens sur le trajet qui les mène de la salle à la cafétéria. On y retrouve pêle-mêle les noms de chefs suivants, susceptibles de prendre la barre du navire OPS : Laetitia Casta, Humphrey Bogart, Catherine Deneuve, Harrison Ford, Myu Wung Chung, Nicolas Sarkozy, Sophie Marceau, et j’en passe. Mais que dire de son contact humain ? son sens de l’humour doit être parcimonieux, et surtout compris de chacun : du violon aux cuivres, une gageure ! Il ne multipliera donc pas les anecdotes, surtout pas les siennes, de peur de lasser les uns, et de donner trop à rêver aux autres (les fans). A l’instar d’un ministre de l’intérieur, le chef doit savoir déléguer, ou, pour les meilleurs –les plus irresponsables-, faire confiance au musicien. Rien de plus rétif qu’un instrumentiste à la bride trop serrée. Un simple mouvement de doigt pour le solo, le musicien ne demande guère plus pour donner pleine mesure à son talent. Inutile de transformer ce paysage musical en parcours d’obstacle…

Si le C.V. du musicien, en général intermittent du spectacle avant d’être embarqué sur ce fier navire OPS, brille par sa sobriété, il n’en est rien du C.V. de chef. L’instrumentiste élague copieusement la plupart des phonos, télés, studios ou concerts –de toute façon payés au noir- qui jalonnent son parcours professionnel pour ne retenir que l’essentiel : études, conservatoires, rencontres marquantes ; tout doit tenir sur une page, guère plus. A contrario, le parcours de chef doit pouvoir être d’une prolixité indigeste. Pour peu qu’il ait eu le ticket avec l’ouvreuse du Carnegie Hall et il se baptisera premier assistant du New York Philharmonic Orchestra. Un voyage d’agrément Outre-Manche et le voilà en tournée avec le London. Agrémentée de quelques photos –mains fraîchement manucurées brandissant son organe. Si nous avons pu voir les conséquences insignifiantes de la longueur de son appendice, le chef doit avoir un nombre de miles conséquent au compteur. Deux à trois tours du monde annuels, gage de professionnalisme, sont nécessaires. Il doit pouvoir être partout, assister aux cocktails d’après-concert, obtenir les subventions nécessaires, et son carnet de contacts doit avoir la même épaisseur –voire au-dessus- que sa plaquette, assurant ainsi des tournées ensoleillées à l’orchestre –piscine / buffet à volonté bienvenus-.

Le chef doit donc briller par : Un dos ostensiblement musculeux ;

Un brushing flamboyant ;

Un physique correct mais faut pas exagérer ;

Une baguette ferme mais souple ;

Une langue de même facture ;

Une main de fer dans un gant de velours, un regard pénétrant mais pas inquisiteur, un physique avenant de face comme de dos, un sens musical sûr, académique, teinté d’un soupçon d’originalité, un humour léger et fédérateur, bref : du charisme ! La réputation du musicien français le précède en général de beaucoup ! Comme tout fauve digne de ce nom, celui-ci se caresse dans le sens du poil ! Bien mal inspirée toute tentative de passer en force devant une telle assemblée. Alors surtout, surtout, faire jouer le musicien. Foin des gloses assommantes, exit les commentaires en six volumes, le respect de l’instrumentiste passe par le langage qu’il connaît le mieux : musique, musique, musique ! Piloter ce fier navire d’un doigt léger vers des continents encore inexplorés, se jouer des écueils, traverser des océans d’émotions, des mers de plaisir, des îles de sérénité, l’orchestre vous le fera vivre…

ps:

Guillaume LUCAS

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